
Si donc, au commencement de nouvelles dynasties, ou à l’occasion d’autres événements importants, apparaît une comète ou autre corps céleste semblable, pourquoi s’étonnerait-on qu’à la naissance de Celui qui devait introduire une nouvelle doctrine dans le genre humain, et faire connaître son enseignement non seulement aux Juifs, mais aussi aux Grecs et à beaucoup de nations barbares, une étoile ait surgi ?
Origène (Contre Celse, I, LIX)
Le récit des mages est propre à l’évangile de Matthieu. De ces mages, Matthieu ne donne ni le nombre, ni les noms, pas plus qu’il n’est fait mention d’une quelconque royauté. Pour désigner ces personnages, le texte grec utilise simplement le mot μάγος au pluriel, dont le BDAG – lexique de référence pour le grec biblique dans le monde anglo-saxon – donne la définition suivante : Sage et prêtre perse, puis babylonien, expert en astrologie, en interprétation des rêves et en d’autres arts occultes. Dans l’Ancien Testament, la version grecque du livre de Daniel désigne ainsi les mages du roi Nabuchodonosor chargés, entre autres choses, d’interpréter ses rêves (Dan. 2:2).
Le Christianisme naissant héritera du Judaïsme son rejet des pratiques magiques, invariablement présentées comme en contradiction avec la parole de Dieu et les prodiges qu’elle opère (Act. 13:6-12).
Ce faisant, comment expliquer la présence de ces figures venues pieusement adorer l’enfant Jésus ? C’est d’abord en leur qualité d’astrologues que Matthieu semble ici convoquer les mages. Très tôt dans le récit (2:2), il est fait référence à l’étoile du Roi des Juifs qui vient de naître (ὁ τεχθεὶς βασιλεὺς τῶν Ἰουδαίων). Cette étoile reviendra trois fois dans ce court récit.
L’astrologie est une pratique commune dans le monde hellénistique. Les astres (en particulier les comètes) annoncent la naissance d’un roi1, un mauvais présage2, un changement de règne3… L’idée est aussi répandue que chaque personne possède dans le ciel une étoile qui apparaît à sa naissance et disparaît à sa mort ; En ce sens, il apparaît plus pertinent de traduire Mt. 2:2 : « Nous avons vu son étoile se lever » (ἐν τῇ ἀνατολῇ4) plutôt « qu’en Orient ».
Mais le texte de Matthieu ne repose pas uniquement sur ces croyances populaires : l’étoile que suivent les mages fait aussi référence à Nombres 24:17, aussi connu sous le nom de prophétie de l’étoile, évoquant un « astre se levant (ἀνατελεῖ) de Jacob », et dont l’interprétation messianique était largement répandue dans le Judaïsme du Ier siècle5. De même, certains commentateurs ont vu dans la visite des mages et dans leurs offrandes une réminiscence du pèlerinage des Nations à Jérusalem en Is. 60:3-6. Les mages incarneraient donc une forme de sagesse orientale, sagesse qui jouissait alors d’un certain prestige6.
Sans doute faut-il voir aussi dans notre texte une allusion à la naissance de Moïse, annoncée à Pharaon par ses astrologues dans la tradition herméneutique juive7. Le roi d’Égypte, terrifié par la nouvelle, ordonnera d’assassiner les nouveau-nés hébreux de sexe masculin – comme Hérode, roi de Judée, en Mt. 2:16. Le récit matthéen de l’enfance de Jésus serait essentiellement une relecture midrashique de l’histoire de Moïse8. Ironie de l’histoire : le nouveau Moïse trouvera refuge en Égypte, puis dans cette « Galilée des Nations » (Mt. 4:15) méprisée des Judéens.
C’est à la croisée de ces différentes traditions, et dans leur inversion polémique, que réside la clé du récit des mages, qui fonctionne comme un « évangile en miniature9». Le message de Matthieu est simple : Jésus, le messie, fut rejeté par les Judéens et reconnu par les Païens. La prosternation des mages (προσκυνέω), attitude réservée aux dieux et aux rois, préfigure celle des suppliants et des disciples ; comme la brutalité d’Hérode annonce la Passion. C’est à partir d’elle qu’il faut lire l’évangile de l’enfance, comme l’indique le titulus de Roi des Juifs, qui éclaire le berceau depuis la Croix.
C’est qu’en vérité le récit des mages ne se déroule pas avant mais après la Passion, quand les Païens viendront adorer le Christ ressuscité, et l’éternelle enfance de Dieu.
- Mithridate, chez Justin, Abrégé des Histoires Philippiques de Trogue Pompée, 1.37.2 ↩︎
- Suétone, Néron, chap. 36 ↩︎
- Tacite, Annales, 14.22 ↩︎
- Le mot désigne d’abord le lever d’un astre, cf.Bailly ↩︎
- Str-B 1.76–77 ; CD 7.18-21; 4QTest 11-13 ; 1QM 11.6-7 ; T. Levi 18.3 ; T. Jud. 24.1 ; Rev 22:16 ↩︎
- Arthur Darby Nock, Greeks and Magi (in Essays on Religion and the Ancient World) ↩︎
- Tg. Yer. de Ex.1:15 ; m. Sota\ h 12 ; Exod. Rab. 1.18 de Ex.1:22 ↩︎
- F.Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien ↩︎
- R.Brown, An adult Christ at Christmas : essays on the three Biblical Christmas stories ↩︎

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