
6ἔχοντες δὲ χαρίσματα κατὰ τὴν χάριν τὴν δοθεῖσαν ἡμῖν διάφορα, εἴτε προφητείαν κατὰ τὴν ἀναλογίαν τῆς πίστεως, 7εἴτε διακονίαν ἐν τῇ διακονίᾳ, εἴτε ὁ διδάσκων ἐν τῇ διδασκαλίᾳ, 8εἴτε ὁ παρακαλῶν ἐν τῇ παρακλήσει, ὁ μεταδιδοὺς ἐν ἁπλότητι, ὁ προϊστάμενος ἐν σπουδῇ, ὁ ἐλεῶν ἐν ἱλαρότητι.
6Mais, pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée, si c’est le don de prophétie, exerçons-le en proportion de notre foi ; 7si c’est le service, en servant ; l’enseignement, en enseignant ; 8l’exhortation, en exhortant. Que celui qui donne le fasse sans calcul ; celui qui préside, avec diligence ; celui qui exerce la miséricorde, en rayonnant de joie.
Le travail des exégètes a depuis longtemps battu en brèche l’idée d’un milieu chrétien évoluant en vase clos, dont les réflexions se seraient construites dans un parfait mépris de la culture dominante. À ce titre, le livre de Teresa McCaskill, docteure en études bibliques à l’université d’Édimbourg, « Gifts and Ritual, The Charismata of Romans 12:6-8 in the Context of Roman Religion » révèle des résonances surprenantes entre la liste paulinienne des sept « dons » de la grâce (χαρίσματα) et les conceptions religieuses du polythéisme romain.
À l’encontre de la plupart des commentateurs, pour qui ces versets relèvent le plus souvent de l’exhortation éthique ou de l’organisation hiérarchique de la jeune Église de Rome, l’auteure comprend ce passage comme traitant en premier lieu des relations hommes-Dieu. McCaskill conçoit les χαρίσματα comme autant de moyens pour Dieu de se donner Lui-même, dons que les fidèles seraient à leur tour appelés à partager, sur un mode cultuel et missionnaire, dans le prolongement de l’apostolat de Paul.
Un monde de rituels
McCaskill commence par rappeler l’omniprésence des pratiques rituelles dans la vie quotidienne des Romains du premier siècle. Aux rites publics exécutés par les prêtres dans des temples et sanctuaires dédiés – et dont dépendaient le salut de la Cité – venaient s’ajouter une myriade de rituels domestiques, réalisés par tout un chacun. Les Chrétiens auxquels s’adresse Paul dans son épître ne sont donc pas vierges de toute expérience religieuse, loin s’en faut. Pour la plupart issus de milieux païens, ils charrient avec eux tout un univers de pratiques rituelles, dont ils gardent en mémoire le vocabulaire. Si Paul réinvestit ces notions, c’est pour appeler son auditoire à les comprendre sous un jour nouveau, différent du siècle présent (on dirait aujourd’hui, de « l’esprit de l’époque »), par un véritable renouvellement de l’esprit.
D’emblée (12:1), Paul place son discours sous le signe du sacrifice (θυσία) et du culte (λατρείαν), notions centrales dans le monde antique, où le sacrifice rituel est au cœur d’une économie religieuse dont Paul subvertit déjà les données : quelle est cette piété nouvelle qui réclame d’offrir son propre corps en sacrifice vivant ? Et ce culte raisonnable (λογικός), terme emprunté aux philosophes, étranger au lexique religieux ? C’est tout l’enjeu des versets qui vont suivre.
Le culte raisonnable
Un mot tout d’abord sur la χάρις à l’origine des χαρίσματα que Paul s’apprête à lister. Si dans l’esprit du juif Paul, le terme désigne sans doute possible la grâce (חֵ֖ן) du Dieu d’Israël, cette notion recouvre en milieu grec un sens plus étroit : la χάρις, c’est d’abord le « bon vouloir » qu’un dieu exerce envers ceux qui lui rendent un culte. En sacrifiant aux rites appropriés, hommes et femmes peuvent ainsi s’attirer les faveurs (χαρίσματα) des dieux à leur égard.
Posé ce cadre rituel, Paul évoque puis égraine la variété de ces « faveurs » reçues par les fidèles. Comme McCaskill le démontre, aucun des termes employés par Paul n’est étranger à cette Église de convertis, pour qui chacune de ces notions implique une certaine idée des rapports hommes-dieu(x) :
1. La prophétie (προφητεία) est une pratique largement attestée dans la culture gréco-romaine. Le prophète (ou la prophétesse) est une personne chargée de communiquer avec un dieu, qui lui fait connaître sa volonté ou lui annonce des événements futurs. Le prophète, exerçant le plus souvent dans un sanctuaire ou un temple dédié au dieu en question, s’en fait ensuite l’interprète et le porte-parole auprès des hommes, comme au temple d’Apollon Palatin, où un collège de prêtres mettait la prophétie au service du pouvoir politique. C’est ce caractère « professionnel » de la prophétie que Paul vient renverser, posant le renouvellement de l’esprit comme seule condition du discernement de la volonté divine et proportionnant (ἀναλογία) le don de prophétie à la foi.
2. Dans les sources antiques, le terme διακονία décrit moins l’idée de service ou de « ministère » que de mission et de médiation (δια-). Ainsi, le dieu Hermès, messager (διάκονος) chargé par Zeus de faire connaître aux hommes la volonté des dieux. En contexte cultuel, διακονία désignait la charge qui revenait aux personnes exécutant un rite religieux. Selon McCaskill, c’est donc en termes de mission confiée par Dieu que les destinataires de Paul entendaient διακονία, mission dont leur discernement précisera la nature.
3. Une nouvelle fois, c’est sur le mode de la relation hommes-Dieu qu’il faut entendre διδασκαλία (enseignement). Si l’enseignement du juif Paul repose surtout sur les Écritures, l’Apôtre n’hésite pas à faire siennes les méthodes païennes d’instruction religieuse : observation de la nature (1:19-20 ; 8:18-25), recours aux récits moraux (échos d’Hésiode en 1:18-32, de Médée en 7:14-24) ou aux chants (15:9-11), c’est tout un patrimoine culturel que Paul convoque au service de sa pédagogie, tirant parti de la familiarité qui liait les nouveaux convertis à ces pratiques communes au monde antique pour faciliter leur transition vers la foi nouvelle. Autant d’outils que les Romains appelés à enseigner pourront mobiliser à leur tour, selon son exemple.
4. McCaskill déplore que les traducteurs et les exégètes réduisent souvent le verbe παρακαλέω à sa dimension « horizontale ». Les traductions françaises ne font pas exception : qu’il s’agisse d’exhorter ou d’encourager, il est toujours question des relations entre les différents membres de la communauté. Fidèle à son approche théocentrique, l’auteure rappelle l’usage de παρακαλέω dans un cadre rituel, soit pour invoquer les dieux, soit pour inviter les hommes à se joindre au culte. Lecture conforme au discours de Paul : si les fidèles rassemblés forment un corps (12:5), c’est pour glorifier le Père d’une seule voix (15:5-6).
5. Même constat pour le verbe μεταδίδωμι (distribuer), dont le champ d’application dépasse largement les seuls dons matériels. Ainsi, les sources antiques décrivent des dieux partageant une part de leur intelligence ou de leur bonté avec les hommes, appelés à leur tour à en faire profiter autrui. Et quels sont ces dons divins que les Romains sont invités à distribuer avec largesse (ἁπλότης), sinon les richesses (2:4) et les χαρίσματα dont Dieu les a d’abord gratifiés ?
6. Les différentes acceptions antiques du verbe προΐστημι ont pour point commun l’idée de « prendre les devants » (προ-ἵστημι), qu’il s’agisse de défendre une cause, de protéger une personne ou de présider à l’exercice d’un culte. Dans cette optique, les προϊστάμενοι dont le texte est question seraient des défenseurs zélés (σπουδή) de la foi, naturellement appelés à présider aux cérémonies religieuses. Interprétation qui signale encore une fois la vocation rituelle et missionnaire de ces fidèles, plus que leur statut hiérarchique.
7. Comme la plupart des vertus tenues en estime dans la culture antique, Ἔλεος (compassion, miséricorde) faisait l’objet d’une personnification sous la forme d’une déesse, à laquelle les Athéniens consacrèrent un autel. Tibère en fera bâtir une réplique à Rome, que le poète Statius décrit comme « trempée de larmes ». Quel contraste avec le Dieu de Paul, dont nul ne saurait contraindre la compassion (9:15-18), attribut divin que les fidèles, après en avoir été les réceptacles (σκεύη ἐλέους, 9:23), sont appelés à refléter et à répandre à leur tour avec gaieté (ἐν ἱλαρότητι).
Nul n’est une île
À travers son épître, Paul brosse en creux le portrait d’un dieu bien différent de ceux que les Romains avaient coutume de soudoyer. La notion même de χάρις ne désigne plus la faveur divine « soumise à conditions » mais la grâce désintéressée d’un dieu qui se donne librement, pour que les hommes à leur tour puissent s’aimer. À partir de ce distinguo fondamental, c’est toute l’économie religieuse que Paul invite à repenser.
En ce sens, l’étude de Teresa McCaskill a le mérite d’éclairer d’une lumière nouvelle la réception du texte paulinien par l’Église de Rome. Elle permet également d’apprécier à leur juste valeur les options didactiques de Paul, contribuant à briser l’image doctrinaire qu’on lui prête trop souvent.
Plus largement, ces recherches incitent à marcher dans les pas de Paul et à penser la prédication à partir de la culture des personnes auxquelles elle s’adresse, plutôt qu’à conditionner de fait la réception de l’Évangile à l’assimilation d’un jargon ad hoc pas toujours limpide. De cette approche – qui n’est pas sans rappeler notre moderne inculturation – dépend aussi l’accomplissement des χαρίσματα : le partage fraternel des grâces de Dieu.
Gifts and Ritual, The Charismata of Romans 12:6-8 in the Context of Roman Religion (version numérique, en anglais)
version française (entête) : Bible de Jérusalem

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