
On appelle nomina sacra la pratique qui consiste, dans les manuscrits anciens du Nouveau Testament, à contracter certains mots théologiquement signifiants, en conservant de ces termes la première et la dernière lettre – IΗCΟYC devient IC, XPICTOC devient XC, etc1. – que l’on surmonte ensuite d’un trait. On retrouvera plus tard ces abréviations autour des figures saintes, dans l’art chrétien de l’icône.

Si le terme nomina sacra (au singulier, nomen sacrum) apparaît en 1907 sous la plume du philologue allemand Ludwig Traube2, la pratique elle-même est attestée dès le début du deuxième siècle et figure dans l’écrasante majorité des manuscrits chrétiens, quelle que soit leur région d’origine (Syrie, Égypte, Italie…).
Bien connu des paléographes, l’usage des nomina sacra n’en demeure pas moins enveloppé de mystère : quelle est l’origine de ces « noms sacrés » et à quoi servaient-ils ?3

Une invention chrétienne ?
La pratique consistant à abréger des mots par souci de place ou d’économie est bien connue du monde antique : on la retrouve dans de nombreux manuscrits, inscriptions ou pièces de monnaie. Le plus souvent, l’abréviation est obtenue par « suspension » : AUGUSTUS devient AUG, IMPERATOR devient IMP, etc. En outre, un signe abréviatif signale parfois au lecteur que le mot ne doit pas être lu tel quel, mais qu’il constitue une abréviation4.
L’idée selon laquelle les nomina sacra trouveraient leur origine dans de telles préoccupations pratiques doit être exclue d’emblée. D’une part, les nomina sacra se résument à quatre mots dans les papyri et manuscrits anciens, une quinzaine dans les copies plus tardives – pas de quoi réaliser d’économie substantielle ! D’autre part, la plupart des abréviations utilisées ne représentent aucun gain de place significatif (ΘEOΣ passe de quatre à deux lettres…) et ne sont employées que lorsque les mots en question revêtent un sens théologique. Appliqués à des réalités profanes, c’est leur graphie habituelle qui s’applique.
Si le recours aux nomina sacra ne semble pas d’ordre pratique, peut-être faut-il en chercher l’origine dans les usages scripturaux du Judaïsme antique ? Là aussi, les espoirs du chercheur s’avèrent vite déçus : aucun des manuscrits préchrétiens de la LXX5 ne présente de telles abréviations. On trouvera tout au plus le tétragramme divin inscrit en hébreu dans un papyrus grec6 du premier siècle av. J.-C., sans qu’on puisse établir de filiation entre les deux techniques – nous le verrons plus tard, il y a de lieu de penser que le premier nomen sacrum n’est pas celui de Dieu.

Au nom du Seigneur
Innovation chrétienne, c’est pourtant dans cette révérence juive envers le nom divin qu’il faut chercher l’origine théologique des nomina sacra. Trouvant des équivalences dans certaines pratiques magiques, la notion de sacralité du nom de Dieu et la croyance qui en découle, selon laquelle cette sacralité doit s’exprimer dans la façon dont le nom est prononcé ou écrit, est dans ce contexte indubitablement juive. Elle trouve entre autres son expression liturgique dans le remplacement à l’oral du nom ineffable de Dieu (יהוה) par le terme Adonaï (« Seigneur »), lui-même remplacé dans la conversation courante par l’expression Ha Shem : « le Nom ».
La profonde signification religieuse du nom, qui dénote à la fois la personne et le pouvoir de celui qui le porte, est une idée largement attestée dans le Nouveau Testament. À une différence près : le nom de Jésus semble à présent égaler en puissance le nom divin lui-même. Si cette croyance se retrouve dans tous types de textes – qu’on pense au rêve de Joseph (Mt. 1:23) ou au « nom au-dessus de tout nom » de Phil. 2:9-10 – c’est dans les passages témoignant d’une spiritualité d’essence judéo-chrétienne que l’éminence du nom de Jésus est la plus manifeste7.
Texte judéo-chrétien, le livre de l’Apocalypse s’avère particulièrement pertinent dans le cadre de notre enquête ; comme au chapitre 14, où les élus portent sur le front « le nom de Dieu et celui de l’Agneau » (14:1) ; image reprise en 22:3-4. Au chapitre 19, le Verbe de Dieu (Jésus) est lui-même décrit comme portant « un nom écrit que nul ne connaît, sauf lui-même » ; détail qui rappelle la couronne du grand-prêtre du Temple de Jérusalem, sur laquelle était inscrite le tétragramme divin8.
Mais c’est dans le portrait que donnent les Actes des Apôtres de l’Église de Jérusalem qu’on trouve la trace la plus parlante de l’importance que les premiers Chrétiens accordaient au nom de Jésus. Ainsi, dans les chapitres 2 et 3, les Apôtres sont présentés comme les dispensateurs de la puissance du Nom, baptisant et guérissant au nom de Jésus-Christ (2:38 ; 3:6). On peut raisonnablement supposer qu’une fois l’Évangile mis par écrit sous sa forme primitive, cette théologie rudimentaire du Nom s’est traduite par une pratique scripturale ad hoc.
L’ancienneté et l’universalité frappantes des nomina sacra laissent à penser que le système ne s’est pas développé au coup par coup, mais qu’il fut établi précocement et à partir d’un centre unique. Ce centre devait en outre jouir d’une autorité suffisante pour que ses pratiques scribales s’imposent partout ailleurs. Nimbée du prestige des Apôtres et de leurs premiers successeurs, l’Église primitive de Jérusalem apparaît à ce titre comme la candidate idéale. Reste à élucider pourquoi le choix d’abréger les noms divins s’est imposé plutôt qu’un autre.
- Les manuscrits anciens du Nouveau Testament utilisent la forme dite “lunaire” du sigma : C. ↩︎
- Nomina Sacra. Versuch einer Geschichte der christlichen Kürzung, Beck, München, 1907 ↩︎
- Les hypothèses reprises dans cet article reposent essentiellement sur les recherches du philologue anglais C. H. Roberts, présentées dans l’ouvrage Manuscript, Society and Belief in Early Christian Egypt, Hon. D. Litt., 1977 ↩︎
- Abbreviations in Greek Inscriptions, Papyri Manuscripts and Early Printed Books, ed. Al. N. Oikonomides, 1974 ↩︎
- Traduction grecque de la Bible hébraïque, rédigée entre le IIIe et le Ie siècle av. J.-C. ↩︎
- Fouad 266b, image ©Pavlos Vasileiadis ↩︎
- Théologie du Judéo-Christianisme (chapitre 6), J. Daniélou ↩︎
- Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, G. Wigoder (dir.), Cerf-Laffont, coll. « Bouquins », 1996 ↩︎

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