Noms de Dieu (partie 2)

Suivant les recherches du philologue et paléographe C.H. Roberts, la première partie de notre article suggérait que la pratique des nomina sacra, aussi ancienne qu’universelle, avait été établie précocement et à partir d’un centre unique et prestigieux. Nous rappelions l’importance que l’Église de Jérusalem, elle-même issue de la communauté juive hellénistique, accordait au Nom de Jésus, et posions l’hypothèse que les nomina sacra étaient la traduction scripturale de cette théologie du Nom. Dans cette deuxième partie, nous tâcherons de comprendre pourquoi les inventeurs des nomina sacra ont choisi de manifester textuellement l’éminence des noms divins sous cette forme spécifique.

Le papyrus 111 (IIIe siècle) figure le nomen sacrum IHY (Ἰησοῦ, Jésus au génitif), Luc 17:13

Des chiffres et des lettres

Ignorant les chiffres arabes, l’Antiquité gréco-romaine fondait sa numérotation sur les lettres de l’alphabet. À la manière des chiffres romains, la numérotation grecque attribuait à chaque lettre une valeur : alpha valait 1, bêta 2, gamma 3, etc. À partir de iota, on passe aux dizaines : I valait 10, K 20… Puis à partir de rhô, aux centaines : R valait 100, Σ 200, etc. Lorsqu’un nombre apparaissait dans un manuscrit – par exemple, KA (21) – on surmontait ce dernier d’un trait horizontal, pour indiquer au lecteur que ces caractères ne figuraient pas un mot mais un nombre1.

Le nombre 144 tel qu’il apparaît dans le papyrus 47 (IIIe siècle), Apocalypse 14:1

Pensé pour le calcul, ce système de numérotation permettait par ailleurs d’attribuer une valeur numérique à n’importe quel mot. En additionnant les valeurs de chacune des lettres qui le compose, le prénom NIKOΣ correspondra par exemple au nombre 350 (50 + 10 + 20 + 70 + 200).

Très populaire au premier siècle, cette pratique, appelée isopséphie, pouvait servir à rédiger un message crypté – « Celle que j’aime a pour nombre ΦΜΕ (545) », dit un charmant graffiti de Pompéi2 – ou à fournir une clé de lecture symbolique au nom d’un personnage historique ou religieux. L’historien Suétone rapporte ainsi l’existence d’inscriptions satiriques rapprochant le nom de Néron (NEΡΩΝ, 1005) de la phrase « Il a tué sa propre mère » (ΙΔΙΑΝ ΜΗΤΕΡΑ ΑΠΕΚΤΕΙΝΕ, 1005)3.

Dans la religion juive, la pratique de l’isopséphie donnera naissance à la gématrie (du grec γεωμετρία), qui réalise le même type d’opérations à partir de l’alphabet hébreu. Mais si la gématrie hébraïque n’apparaît dans la littérature rabbinique qu’au début du troisième siècle4, l’isopséphie grecque figure déjà dans le Judaïsme hellénistique sous la plume de Philon d’Alexandrie5, et plus encore dans le christianisme primitif.

Le nombre de son nom

Encore une fois, c’est le livre de l’Apocalypse qui offre l’exemple le plus précoce d’isopséphie chrétienne : « C’est ici la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence calcule (ψηφισάτω) le nombre de la bête. Car c’est un nombre d’homme, et son nombre est six cent soixante-six. » (Ap. 13:17-18).

Autre occurrence dans le premier livre des Oracles Sibyllins, composé entre 70 et 150 apr. J.-C.6, et dont l’une des « énigmes » dévoile le nom du Fils de Dieu à l’aide du nombre 888, valeur numérique du mot IΗΣΟYΣ (Jésus).

Mais le témoignage déterminant pour notre recherche se trouve dans l’Épître de Barnabé, rédigée au tournant du deuxième siècle. Les versets 10 à 13 du chapitre 9 offrent une lecture symbolique des 318 disciples d’Abraham, mentionnés dans deux passages de la Genèse. Ce nombre cacherait les lettres grecques Tau T (valeur numérique : 300), qui représente la croix, et Iota/Êta IH (18), les deux premières lettres du mot IΗΣΟYΣ.

La datation de l’épître laisse à penser que IH comme abréviation de IΗΣΟYΣ remonte sinon à l’âge apostolique, du moins à l’âge sub-apostolique. Mieux : il pourrait s’agir de la forme la plus ancienne de nomen sacrum.

Un nombre de vie

Dans son ouvrage The Earliest Christian Artifacts, l’historien américain spécialiste du christianisme primitif Larry Hurtado pose l’hypothèse que l’abréviation IH pour désigner Jésus pourrait être apparue dans une communauté judéo-chrétienne (l’Église de Jérusalem ?), peut-être par allusion à la symbolique juive du chiffre 18 (valeur numérique du mot חי chai : la vie).

Cette manière de marquer scripturalement la sacralité du nom de Jésus, conforme à la théologie judéo-chrétienne du Nom, aurait rapidement essaimé dans l’ensemble du milieu chrétien, perdant peu à peu sa portée isopséphique obscure pour devenir purement révérentielle.

Vidée de sa symbolique numérique, l’abréviation IH aurait progressivement cédé la place à la forme contractée IC7 – qui offre l’avantage de pouvoir indiquer les déclinaisons : IC, IY, IN – avant de s’éteindre définitivement autour de l’an 300. Dans un second temps, la pratique se serait étendue à d’autres « noms sacrés » jugés dignes d’adoration : XPIΣTOΣ, ΘEOΣ, KYRIOΣ, etc.

Aussi séduisante qu’elle est, la thèse de L.Hurtado ne suffit pas à lever le voile sur la pratique des nomina sacra, dont tout laisse à penser qu’elle remonte aux tout premiers temps du Christianisme. En l’absence des papyri (depuis longtemps disparus) qui ont vu naître cette tradition scripturale, cette hypothèse n’en demeure pas moins la plus convaincante à ce jour. Elle a en tout cas le mérite de nous plonger dans les croyances et les pratiques des premiers Chrétiens, tantôt étranges, toujours fascinantes.


  1. Numerals in Early Greek New Testament Manuscripts_ Text-Critical, Scribal, and Theological Studies, Zachary J. Cole (2017, Brill Academic Publishers) ↩︎
  2. Corpus Inscriptionum Latinarum, t. IV, Suppl., Berlin, 1901, p. 460, 557 sq. ↩︎
  3. Vie de Néron, XXXIX.2 ↩︎
  4. Baraïta des Trente-deux Règles, Rabbi Eliezer ↩︎
  5. Questions sur la Genèse, III, 53 ↩︎
  6. The Old Testament Pseudepigrapha, Volume 1. Apocalyptic Literature and Testaments, James H. Charlesworth, 1983 ↩︎
  7. Peut-être en passant par le trigramme IHC. ↩︎

Laisser un commentaire